
Ils ont franchi le pas et de chercheurs sont devenus entrepreneurs en valorisant leurs recherches. Un passage qui a été facilité par la Loi de l’innovation dont le 25ème anniversaire a été fêté à Inria Sophia par l’Incubateur Provence Côte d’Azur. L’occasion d’une grande revue de quelques belles deeptech lancées par des chercheurs azuréens. Le parcours de Leonardo Hidd Fonteles, co-fondateur de Cintoo, startup sophipolitaine spécialisée dans la compression et la visualisation de nuages de points 3D, y a été retracé. Il se révèle particulièrement exemplaire. Ce chercheur brésilien naturalisé français incarne la figure du scientifique qui a su transformer une rupture technologique en succès industriel mondial. Un parcours qui, dans les débuts, n’a pas toujours été facile et a demandé beaucoup de courage et de ténacité.
Une thèse à l’I3S qui donne naissance à des brevets
Tout commence à l’I3S, le laboratoire de recherche CNRS et Université de Nice Sophia Antipolis, où Leonardo Hidd Fonteles débute sa thèse en 2004, sous la direction de Marc Antonini, directeur de recherche CNRS. Ses travaux portent sur l’encodage de réseaux pour la compression de données, à la croisée de l’image et de la 3D. Soutenue en mars 2009, cette thèse donne naissance à des brevets déposés conjointement par le CNRS et l’Université de Nice (aujourd’hui Université Côte d’Azur). C’est précisément la cellule de valorisation de l’université qui, en repérant ces brevets, va enclencher la suite de l’histoire. “Il était estimé qu’il y avait de quoi faire”, se souvient Leonardo. Une phase de maturation démarre dès 2010, portée notamment par l’OSEO (aujourd’hui BPI France), et une conviction s’installe progressivement : il faudra créer une startup plutôt que de simplement licencier les brevets.
Cintoo voit le jour en 2013, accueillie par l’incubateur PACA-Est (devenu depuis Provence Côte d’Azur) qui accompagnera l’équipe fondatrice pendant deux ans. Cette période est décisive : Leonardo, Marc Antonini et Anis Meftah, les trois co-fondateurs scientifiques, doivent apprendre à se poser des questions auxquelles aucune thèse ne prépare. Quel marché ? Quel produit ? Pour qui ? La loi sur l’innovation joue alors un rôle concret et précieux : elle permet à Marc Antonini de continuer à apporter son expertise scientifique à la jeune pousse tout en restant chercheur, en qualité de conseil scientifique et d’actionnaire. Sans ce cadre légal, une telle implication n’aurait pas été possible.
Fabuleuse techno, mais qu’en faire ?
Pendant deux à trois ans, la technologie suscite l’admiration. Mais pas les contrats. L’équipe explore le patrimoine, la culture, l’aérospatiale. Les démonstrations sont bluffantes, les retours enthousiastes. Mais personne ne signe de chèque. “C’est sympa, mais ça ne résout pas suffisamment un problème profond pour que je paye”, résume Leonardo avec lucidité. C’est une leçon douloureuse mais fondatrice : une technologie sans marché identifié n’est qu’une belle promesse. Les années 2014-2015 sont les plus dures. Leonardo et Anis vivent de leurs allocations chômage, avec femmes et enfants à charge. Ils auraient pu abandonner. Ils ne lâchent pas.
Le tournant survient vers 2015-2016, à la faveur d’un pivot technologique : l’équipe délaisse progressivement les maillages texturés pour se concentrer sur les nuages de points issus de scanners laser terrestres, ces appareils montés sur trépied qu’utilisent géomètres et ingénieurs d’études. C’est là qu’entre en scène Dominique Pouliquen, alors product manager chez Autodesk pour le logiciel ReCap, spécialisé dans le traitement des nuages de points pour la construction. Lui voit immédiatement le problème que Cintoo peut résoudre : ses clients accumulent des centaines de gigaoctets de données 3D qu’ils ne peuvent ni partager ni exploiter facilement. “Si votre techno fonctionne, j’ai une idée en tête et on y va”, leur propose-t-il. Le deal est scellé : il investit d’abord en tant que business angel, puis quitte Autodesk début 2018 pour rejoindre Cintoo en tant que co-dirigeant.
Des levées de fonds sur une proposition de valeur désormais tangible
Avec cette rencontre et la clarté nouvelle sur le marché de la construction, puis rapidement l’industrie, l’automobile et l’énergie, les pièces s’assemblent enfin. En 2017, Cintoo boucle son premier tour d’amorçage avec notamment SOFIMAC Innovation (devenue UI Investissement) avec Pierre Joubert, Paca Investissement rejoints par Bpifrance et d’autres partenaires régionaux. Une entité américaine est créée dès début 2018 pour adresser le marché nord-américain, qui représentera rapidement plus de 85 % du chiffre d’affaires. La proposition de valeur est désormais tangible : rendre légères et streamables des masses de données 3D qui atteignent parfois plusieurs téraoctets, pour permettre une visualisation quasi immédiate depuis n’importe quel poste de travail. En 2021, une série A élargit le tour de table à de nouveaux investisseurs européens ; en juillet 2024, une série B de 31 millions d’euros, menée avec Partech, permet d’accélérer le déploiement commercial en Europe et en Asie.
Aujourd’hui, Cintoo emploie près de 95 personnes, dont une soixantaine à Sophia Antipolis, et affiche une rentabilité qui lui permet d’envisager une croissance organique sans nouvelle levée de fonds à court terme. Ses clients comptent les grands noms de l’automobile, du pétrole et du gaz, de l’architecture et de l’ingénierie, principalement aux États-Unis mais aussi en Europe, en Australie et en Nouvelle-Zélande.
La loi de l’innovation a été un levier réel
L’intelligence artificielle, intégrée dans le produit dès 2020 pour la détection d’objets 3D, est désormais déployée comme assistant interactif au sein de la plateforme, et irrigue l’ensemble des fonctions de l’entreprise. “L’IA change vraiment la façon de faire du logiciel”, souligne Leonardo. “Manquer ce virage aurait été dangereux.”
Son parcours, Leonardo Hidd Fonteles le résume avec la franchise du scientifique qu’il n’a jamais cessé d’être : il a fallu du temps pour trouver le bon marché, changer de technologie, reconnaître ses lacunes en matière de business et s’entourer de profils complémentaires. La loi sur l’innovation a été un levier réel, pas symbolique, en maintenant Marc Antonini dans la boucle pendant les années critiques. Et l’écosystème technopolitain, de la cellule de valorisation de l’université à l’incubateur, en passant par les investisseurs régionaux, a joué un rôle de filet de sécurité autant que de tremplin. “Je remercie vraiment cet écosystème qui nous a accompagnés”, conclut-il.
